Mon Panier

Le miroir de notre destin

de Jared Diamond
Spring 2005

L'île de Pâques avec ses 106 km² est l'une des terres habitables les plus reculées de notre planète. L'explorateur hollandais Jacob Roggeveen atteignit cette île le jour de Pâques de l'année 1722. Il découvrit alors un territoire désolé sur lequel ne poussait aucun arbre ou arbuste de plus de trois mètres et qui ne possédait aucun animal endémique plus gros qu'un insecte et aucun animal domestique en dehors d'élevages de poulets.

Les habitants qui allèrent à la rencontre du bateau de Roggeveen le firent à la nage ou sur de petites embarcations qui prenaient l'eau et que Roggeveen qualifia "de fragiles et frêles esquifs". Comme tout marin qui vient de passer 17 jours sur une flotte de trois gros bateaux pour traverser l'océan Pacifique, depuis le Chili, sans apercevoir aucune terre, Roggeveen se demanda logiquement: "Comment tous ces polynésiens, qui étaient venus l'accueillir, étaient, eux-même, arrivés sur cette île?".

Mais, ce qui l'intrigua au plus haut point, ce fut les énormes statues de l'île.

"Lorsque nous avons aperçu ces statues, nous fûmes frappés d'étonnement," écrivit Roggeveen, "parce que nous ne pouvions comprendre comment ces gens qui ne disposaient d'aucun tronc d'arbre suffisamment gros et robuste pour construire quelque machine que ce soit, tout comme de cordes solides, avaient pu ériger de telles statues?" Le grand nombre de ces statues et leur taille suggéraient une population bien plus importante que les quelques milliers de personnes rencontrés par Roggeveen.

Qu'était-il arrivé à toute cette population?

Le destin de l'île de Pâques semble identique à celui qu'a vécu le peuple Maya en Amérique Centrale. La population des terres du Petén, à l'apogée de l'époque classique Maya, est estimée par diverses sources entre 3 à 14 millions de personnes, mais, quand Cortés et l'armée espagnole traversèrent la région dans les années 1524 et 1525, ils moururent presque de faim car il n'existait pratiquement plus aucun village où se procurer de la nourriture. Cortés ne passa qu'à quelques kilomètres des ruines des anciennes cités de Tikal et de Palenque mais personne ne leur en parla et ils n'en virent rien.

Comment une population aussi importante avait-t-elle pu disparaître? Ainsi le résume succinctement l'archéologue David Webster: "Trop de paysans, trop de cultures et de moissons!" L'expansion démographique surpassant les possibilités de l'environnement provoqua la déforestation et l'érosion des sols et donc une diminution des surfaces cultivables à un moment où il aurait fallu les augmenter. De plus en plus de gens se sont alors combattus pour de moins en moins de ressources alimentaires.

Le problème fut accentué par un changement de climat qui survint au même moment. La sécheresse, à l'époque de l'effondrement de la civilisation Maya, n'était pas la première sécheresse à laquelle cette société devait faire face, mais elle fut la plus rigoureuse. Lors des précédentes sécheresses, il restait encore des territoires à défricher et les personnes affectées pouvaient toujours y trouver refuge. Mais, à cette période, toutes les surfaces étaient cultivées et il n'existait plus de nouvelles terres aux alentours où s'installer.

On peut alors se demander pourquoi les rois et nobles de la société Maya n'avaient pas perçu les signes avant-coureurs qui allaient saper toutes les bases de leur civilisation. Leurs préoccupations étaient à l'évidence bien autres, concentrées sur des buts à court-terme comme leur propre enrichissement, à faire la guerre, ériger des monuments et soutirer toujours plus de nourriture aux paysans pour subvenir à toutes ces activités. Comme la plupart des leaders de l'histoire humaine, les rois et nobles Mayas ne prenaient aucunement en compte les problèmes à long terme, en supposant qu’ils en aient eu conscience.

À propos de l'auteur
Jared Diamond est l'auteur du "Troisième Chimpanzé", (éditions Gallimard) et "De l'Inégalité parmi les sociétés. Essai sur l'Homme et l'Environnement", (éditions Gallimard), pour lequel, il a reçu en 1998, le prix Pulitzer. Il est l'un des penseurs les plus lucides sur la crise environnementale que nous vivons aujourd'hui. Lorsque nous lui avons demandé d'écrire un essai pour notre catalogue, nous ne fûmes pas surpris d'apprendre que son prochain livre aurait pour titre "L'Effondrement".