Un pas de plus à franchir dans la préservation marine

de Nancy Baron

Pendant les migrations, les eaux, entre les îles de Vancouver et la côte, grouillaient de baleines, ce qui demandait beaucoup de vigilance aux bateaux pour éviter les collisions. Des esturgeons de plusieurs kilos frayaient dans les eaux boueuses de la rivière Fraser. Les flétans et les morues-lingue étaient énormes. Au printemps, les harengs se précipitaient dans un grondement, ils étaient des millions à bondir à la surface de l’eau qui en devenait noire. À l’automne, les rivières viraient au rouge, avec les saumons. Comme Tor Millor, un ancien qui péchait dans la région en 1935 m’a dit un jour : « A l’époque, il y en avait tant de ce poisson ! Et maintenant, plus un souffle de vie ici ! »

Lorsque j’étais directrice du programme éducatif de l’Aquarium de Vancouver, je craignais qu’un jour, la seule vie marine que j’adorais, n’existe plus qu’à travers ces toiles acryliques que nous exposions. C’est pourquoi, j’ai voulu m’associer à un petit groupe de scientifiques, d’organisations non gouvernementales et de gens qui étaient de près ou de loin en rapport avec la pêche. Nous désirions voir de nouveau la vie marine s’épanouir et les poissons se reproduire dans des réserves protégées. Nous nous sommes battus avec acharnement et en 1993 la première aire marine protégées (AMP) a vu le jour au Canada. Cette zone de « non-prélèvement » a été constituée à Whytecliff Park, un minuscule spot de plongée sous-marine sur les côtes rocheuses, à l’ouest de Vancouver. Cependant, malgré la charte canadienne de gestion durable des océans, de promesses ambitieuses et de débats sans fin, le gouvernement fédéral a échoué à mettre en oeuvre une stratégie concrète pour protéger la biodiversité marine et à instaurer de vraies réserves. Un seul périmètre protégé a vu le jour sur la côte ouest du Canada, depuis 1993, c’est une bouche hydrothermale !

L’échec d’une réelle politique de préservation marine à Vancouver s’est malheureusement répété, non seulement, aux États-Unis, mais dans le monde entier. La plupart des gens pense que 20 % des océans sont actuellement protégés et sont choqués en apprenant la vérité : moins de 1 % des surfaces échappe à la pêche commerciale et récréative, sans compter la constante destruction des habitats et la pollution, qui déciment littéralement toutes les espèces.

Il n’existe aucun équivalent, pour la mer, des parcs nationaux américains et canadiens. On a l’impression que les sanctuaires marins sont sous réelle protection alors qu’en réalité la pêche et le prélèvement d’espèces vivantes sont toujours autorisés. Sans compter que les parcs marins canadiens servent aussi à parquer nos bateaux de plaisance. Alors qu’il existe plus de 100 AMP* (*aires marines protégées) disséminés sur tout le littoral californien, ils ne préservent que 0,3 % des eaux côtières.

Il y a déjà plus d’un siècle que nous avons compris que la chasse, au niveau commercial, n’était pas viable, mais nous continuons à la pratiquer dans nos océans. Pourtant, ce qui reste aujourd’hui de vie marine n’est que l’ombre du passé. Autrefois, en Californie, les riches étendues d’algues abritaient des bars communs et des homards de la taille de la cuisse d’un homme. À chaque fois que l’on plongeait sa ligne dans les fonds, on était sûr de remonter un bon gros poisson bien goûteux. Les prises réalisées aujourd’hui ne représentent plus que la moitié de ce que l’on prenait il y a 20 ans. Dans le monde entier, les scientifiques rapportent que plus de 90 % des plus grosses espèces ont disparu.

Jusqu’à récemment, les animaux marins trouvaient encore des espaces pour se cacher, parce que trop profonds, trop éloignés ou trop dangereux – il faut dire qu’il y avait aussi beaucoup moins de pêcheurs qu’à l’heure actuelle. Les avancées techniques ont contribué à vider complètement les océans. Inventées pour les besoins de la guerre et de l’espionnage, pendant la guerre froide, ces technologies sont maintenant employées pour traquer le poisson. Des systèmes de carte radar révèlent chaque anfractuosité et contour des fonds marins, avec luxe de détails. Guidés par un système de navigation satellite, les pêcheurs envoient leurs filets dans des abysses inexplorés et déplacent des roches de plus de seize tonnes. Des avions observateurs aident à poursuivre les bancs jusqu’au dernier poisson. Et les GPS permettent aux pêcheurs sportifs de retourner encore et encore sur un même récif où le poisson est abondant. La dernière mauvaise nouvelle, est qu’aujourd’hui, les états ont décidé d’investir des sommes colossales pour mettre au point des bases de données géographiques afin de répertorier les derniers habitats où vivent encore de nombreux poissons. La pêche doit être encore plus rentable !

C’est la raison pour laquelle il est essentiel de créer des zones de « non-prélèvement » que l’on appelle communément aires marines protégées. Organiser de tels périmètres de protection, c’est comme placer une partie de son salaire dont les intérêts seraient reversés dans le futur. Chez les poissons, ce sont les femelles les plus grosses et les plus âgées qui se reproduisent le plus. Non seulement ces grosses « mamas » pondent plus d’oeufs, mais ces oeufs et leurs larves sont plus résistants. Dans les eaux protégées de Whytecliff, j’ai pu observer une masse d’oeufs de moruelingue de la taille d’une pastèque, ce qui signifie que la femelle, qui a pondu ces oeufs, a survécu au moins 5 ans. Ce qui est une rareté. En dehors de la réserve, la plupart de ces femelles n’ont même pas le temps de se reproduire.

Dans les aires marines protégées, l’abondance de poisson est magnifique à observer. Ce sont des zones repères qui montrent ce qu’étaient et pourraient être les océans — si on leur donnait une chance. Les périmètres protégés sont comme un contrat d’assurance contre la sur-pêche, le changement climatique et les erreurs d’estimation des stocks.

Nous avons peu de modèles de zones de « non-prélèvement ». Ironiquement, les seuls endroits, où des recherches peuvent de facto se réaliser, se situent dans les périmètres de haute sécurité d’opérations militaires, de prisons ou de réacteurs nucléaires. L’un de ces exemples est Cap Carnaveral en Floride. En 1962, un territoire de 24 kilomètres carrés était interdit pour raisons de sécurité. Une étude publiée dans le magazine « Science » révéla que non seulement il y avait deux fois plus de salmonidés dans les eaux de Carnaveral, mais qu’aux abords, les grands tambours (qui peuvent vivre 70 ans) continuaient à grandir et à se reproduire. C’est un lieu où maintenant sévit la pêche sportive. Ces pêcheurs mènent leur bateau aux limites même de la zone interdite et font des prises records, de tambours rouges, grands tambours et truites de mer tachetées.

Parce qu’il n’existe que peu de réserves, il est difficile de prouver leur efficacité. On progresse dans la création de ces aires à la vitesse d’une étoile de mer ! Nous avons, pourtant, quelques raisons d’espérer. Pendant longtemps, la Nouvelle-Zélande et les Philippines ont été les seuls à prendre des mesures conservatoires des océans. En 2005, d’autres pays ont commencé à bouger. Récemment, un tiers de la Grande Barrière de Corail en Australie a été classée en zone de « non–prélèvement », c’est la plus importante du monde.

L’état d’Hawaï a récemment banni la pêche autour des îlots et atolls du Nord/Ouest. Ces eaux, les moins polluées de tous les États-Unis, abritent des espèces protégées comme le phoque-moine et les tortues de mer hawaïennes. Seules, certaines pratiques indigènes de pêche seront autorisées.

En Californie, des scientifiques et des responsables de programmes environnementaux essaient de créer le plus important réseau d’aires protégées américaines, afin d’obtenir des résultats significatifs. L’idée est d’étendre les zones aux eaux du large et à différents habitats parce que la plupart des poissons, qui naissent dans les vastes étendues de varech, n’y restent pas dès qu’ils grandissent. Pour étudier les déplacements des poissons et des juvéniles, poussés par les courants, les scientifiques recommandent la création de périmètres de préservation de 10 à 20 km de large, espacés de 50 à 100 km, qui devraient inclure des habitats représentatifs. Maintenant, il faut voir si l’administration tiendra compte de ces recommandations.

Les océans ont toujours été considérés comme des espaces de liberté, c’est pourquoi il existe une forte résistance à l’instauration d’aires marines de préservation. Les pêcheurs, qui doivent faire face à un déclin des ressources et à plus de régulations, sont naturellement réticents à leur création. Pourtant, dans les pays où l’on a établi ces périmètres de sauvegarde, les pêcheurs s’aperçoivent des bénéfices et aident au développement de ces programmes. La réserve de Whytecliff en Colombie Britannique n’est peut-être qu’un symbole, mais elle reste un sanctuaire pour quelques grands mammifères marins et une oasis au milieu d’un océan en danger. En Californie, la création d’un vrai programme de protection pourrait être une pour le pays tout entier. Même si ces méthodes conservatoires ne sont pas la panacée pour guérir tous les maux océans, ce sont des outils efficaces auxquels nous n’avons pas encore donné une chance. Les aires marines protégées sont des fenêtres ouvertes sur le passé, mais aussi sur que pourrait être notre futur.

À propos de l'auteur

Nancy Baron est zoologiste et écrivain scientifique. Elle travaille aujourd’hui pour WebSea (l’équivalent Webterre) et COMPASS (« Communication Partnership for Science and the Sea »), une agence qui aide les scientifiques marins à communiquer sur leurs recherches. Elle écrit de nombreuses publications remarquées et est l’auteur du guide : « Birds of the Pacific Northwest Coast » (Oiseaux de la côte Nord/Ouest du Pacifique »). Basée Santa Barbara, elle essaie de passer le plus de temps en Colombie Britannique, son littoral d’origine ! pour en savoir plus sur Nancy Baron et son travail, consultez : Powells.com