Sur la responsabilité des entreprises vis-à-vis de la Terre

by Yvon Chouinard
Winter 2004

En tant qu’alpiniste qui avait entrepris de fabriquer du matériel pour ses amis et qui n’avait commencé à se considérer comme un « homme d’affaires » que bien longtemps après en être devenu un, voici bien longtemps que je réfléchis à la responsabilité de l’entreprise. Envers qui une entreprise est-elle véritablement responsable ? Ses actionnaires ? Ses salariés ? Ses clients ? Nous pourrions répondre : aucun d'entre eux. En réalité, l'entreprise est responsable des ressources qu'elle exploite. Sans une planète en bonne santé, il n'y a plus d'actionnaires, de salariés, de clients ou de commerce. Comme aimait à le dire l’environnementaliste David Brower : « Impossible de faire des affaires sur une planète morte. »

Mais que signifie se comporter de façon responsable envers l’environnement ? Ce n’est qu’au bout de quasiment 25 ans d’activité que j’ai appris à me poser cette question. Il m’a fallu 15 ans de plus - 15 ans de tâtonnements - pour découvrir le processus que doit entreprendre toute entreprise préoccupée de l’état de l’environnement comme Patagonia, afin de trouver les réponses. Je pense à présent avoir compris qu’un tel processus doit comporter cinq étapes. Celles-ci s’appliquent à toute personne et à toute entité souhaitant moins nuire autour d’elles et faire la différence.

ÉTAPE n° 1 : Réfléchir avant d’agir. La plupart des dégâts environnementaux causés par l’être humain sont le fruit de l’ignorance. Celle-ci devient ’volontaire’ lorsque l’on évite de se confronter à ses problèmes, lorsque l’on refuse d’apprendre parce que l’on ne veut pas être contraint d’agir en fonction de ces nouvelles connaissances.

En voici un exemple : il y a 15 ans nous n’avions pas la moindre idée quant à laquelle des 4 principales fibres que nous utilisions (le coton, la laine, le polyester et le nylon) causait le plus de dégâts environnementaux, ni de quel type de dégât il s’agissait. Nous considérions que le coton « naturel » était le moins nocif et le polyester à base de pétrole le plus dommageable. Ce n’est qu’après avoir eu la bonne idée de faire procéder à une évaluation environnementale précise des quatre fibres en question que nous avons découvert la vérité : le coton cultivé de façon conventionnelle (qui utilise à lui seul 25 % de la totalité des insecticides et 8 % de la totalité des pesticides agricoles) s’est révélé être le pire. Depuis, nous nous sommes posé bien d’autres questions, qui nous ont conduit à prendre de nombreuses mesures, depuis l’utilisation de polyester recyclé et de teintures moins nocives jusqu’à l’élimination du PVC (polychlorure de vinyle) des tissus de nos bagages.

ÉTAPE n° 2 : Balayer devant sa porte. Une fois l’impact environnemental connu, il faut essayer de le réduire. Et si on peut le faire, on doit le faire. Après avoir découvert à quel point le coton était nocif, nous sommes partis à la recherche d’une alternative intelligente. Et nous en avons trouvé une. Le coton biologique ne posait aucun des graves problèmes environnementaux propres au coton conventionnel, mais il était difficile de s’en procurer (du fait qu’il était très peu cultivé) ainsi que de le traiter de façon naturelle. Afin de nous convertir au bio, il nous a fallu mettre sur pied une nouvelle filière, depuis les cultivateurs et les égreneurs jusqu’aux tisserands et aux tricoteurs. Cela ne nous a pas pris plus de deux ans. Conscient des impacts environnementaux du coton conventionnel, chacun à Patagonia s’est mis au travail avec enthousiasme pour que ce changement ait lieu, et ce, en dépit de ce calendrier ‘impossible’. Il en a été de même pour nos partenaires commerciaux. Les gens aiment tout mettre en œuvre pour réaliser un objectif valable, du moment qu’ils savent en quoi il consiste.

ÉTAPE n° 3 : Réparer. Malgré tous ses efforts, une entreprise sera toujours source de déchets et de pollution. Notre premier audit, qui portait sur les tissus, nous avait appris que l’antimoine, un métal lourd dangereux, est utilisé lors du processus de fabrication de la résine polyester. Pour l’éliminer, il aurait été indispensable que les principales entreprises de chimie agissent mais, en tant que simple David, nous ne pensions pas être de taille à les y contraindre. Comme toute autre entreprise responsable, Patagonia doit compenser son impact, et parallèlement chercher une solution pour réparer les dégâts causés.

Pour nous, cette compensation a pris la forme d’un ‘impôt écologique’ volontaire. Pendant de nombreuses années, nous avons donné un certain pourcentage de nos bénéfices à des associations de défense de l’environnement constituées de simples citoyens travaillant à la protection et à la restauration des habitats naturels. En 1996, du fait que les chiffres des bénéfices peuvent être si facilement manipulés, nous avons commencé à donner 1 % de notre chiffre d’affaires - bon an, mal an - sans plus désormais nous baser sur nos bénéfices. Depuis le début de cette opération, nous avons donné environ 25 millions de dollars à des milliers de groupes.

ÉTAPE n° 4 : Soutenir la démocratie participative. Il est évident que les gouvernements et les entreprises détiennent un grand pouvoir, mais tel est également le cas de petits groupes de citoyens passionnément concernés par un problème et luttant pour une cause. Les grands mouvements sociaux des 2 derniers siècles, ceux en faveur de la démocratie elle-même, des droits de la femme, de l’égalité sociale, de la défense et de la protection de l’environnement, sont issus directement de petits groupes citoyens qui ont « fait passer le message ». Aujourd’hui aux États-Unis, des petits groupes de kayakistes et de pêcheurs travaillent d’arrache-pied pour faire démolir certains barrages, alors que des chasseurs de canards luttent pour la préservation des zones humides. Et ce sont les mères de famille qui, au niveau local, exercent le plus de pression afin que soient dépollués les sites d’enfouissement de déchets toxiques.

Une longue vie passée au sein des espaces sauvages m’a appris que la nature adore la diversité, qu’elle hait la monoculture et la centralisation. Un millier de groupes diversifiés d’activistes, chacun travaillant avec passion sur un problème spécifique, peut accomplir beaucoup plus que des ONG ou des gouvernements hypertrophiés et circonspects qui chercheraient à résoudre d’un coup la totalité des problèmes. Bien que je sois favorable à une législation sévère, je n’ai pas confiance dans mon gouvernement. Je soutiens les activistes de première ligne, les protecteurs des arbres et des rivières, ceux qui œuvrent pour la défense d’une seule parcelle de terrain ou d’un seul point d’eau. Ce sont eux qui font le plus pour tenir les grosses entreprises à distance et pour contraindre les gouvernements à rester honnêtes. Voilà le genre de groupes que nous aidons le plus financièrement.

ÉTAPE n° 5 : Influencer les autres entreprises. Pour qui a suivi les étapes précédentes, cette dernière étape est toute naturelle. Toute entreprise qui découvre de nouvelles façons pour agir de façon plus responsable vis-à-vis de l’environnement a l’obligation de diffuser son message et de partager ses connaissances quant à ce qui peut être accompli. Les cultivateurs, filateurs, égreneurs et tisseurs de coton biologique, les fabricants de tissu qui ont suivi notre appel se sont créés de nouvelles sources de revenus. De ce fait, avec sa commercialisation, le coût du coton biologique est en baisse.

Comme je l’ai dit plus haut, les gens aiment tout mettre en œuvre pour réaliser un objectif valable, du moment qu’ils savent en quoi celui-ci consiste. Mike Brown, qui dirigeait notre équipe d’évaluation environnementale dans les années 90, est désormais à la tête d’une organisation - Eco-Partners - qui réunit les responsables des services environnement de plusieurs entreprises telles que Nike, Mountain Equipment Co-op, et même Ford, afin de partager conseils et connaissances. De plus, afin d’éliminer l’antimoine ainsi que le bromure de méthyle lors de la fabrication du polyester, nous travaillons désormais avec des usines de traitement des fibres. Et, enfin, nous avons lancé une organisation, le club « 1 % pour la planète », afin d’encourager d’autres entreprises à apporter leur aide aux groupes d’activistes environnementaux dont les actions sont si positives.

Pour conclure, Patagonia ne sera jamais complètement socialement responsable, et nous ne pourrons jamais fabriquer un produit qui n’a aucun impact sur l’environnement. Le chemin à parcourir est encore long et nous n’avons pas de « feuille de route » ; par contre nous savons déjà comment décrypter le terrain et nous continuerons d’avancer, un pas à la fois.

À propos de l'auteur

Yvon Chouinard est alpiniste, surfeur, pêcheur à la mouche, ainsi que le fondateur et le propriétaire de Patagonia. Il a également fondé le club « 1 % pour la planète », un club d’entreprises donnant au moins 1 % de leur chiffre d’affaires annuel à des associations environnementales de tous pays.