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Changement des états de références - Comment protéger l'avenir des océans si nous ne connaissons pas leur passé ?

de Randy Olson

Interview de Jeremy Jackson

Il y a 29 ans cette année, je me rendais chez celui que je considère comme un maître en biologie marine, Jérémie Jackson, pour le supplier de me prendre dans son équipe de chercheurs à l'université de Johns Hopkins. Il est l'une des plus grandes autorités mondiales en matière de biologie des récifs coralliens et est aujourd'hui professeur à l'institut océanographique de Scripps et membre du conseil de WWF. Même si nous sommes restés à discuter jusqu'au lendemain soir, il ne m'a finalement pas accepté dans son programme de recherches. Mais des années plus tard, alors que j'avais abandonné ma carrière de biologiste marin (et démissionné de ma fonction de professeur de l'université de New Hampshire) pour devenir réalisateur de films, il est venu frapper à ma porte. Il était très inquiet pour les océans et me demanda si nous pouvions tourner quelques films afin de mieux informer le public des dangers qui menacent nos océans. Il me demanda que nous nous concentrions sur ce nouveau concept, « le changement des états de références » afin de délivrer un message clair et simple, qui était : comment, avons-nous pu oublier la richesse et toutes les formes de vie qui peuplaient autrefois les océans ?

Note : « le changement des états de références » est une notion inventée en 1995 qui se réfère au fait que nos points de références changent avec le temps et que si nous perdons trace du passé, nous n'aurons plus de repères sur lesquels baser toutes comparaisons.

Q : Quelle est la pertinence du changement des états de références dans notre monde d'aujourd'hui ?

R : Le changement des états de références se réfère au fait que nous pensons que le monde tel que nous le voyons aujourd'hui est celui qui a toujours été. Ne pas être conscient de comment le monde était auparavant, nous fait percevoir la nature à travers un prisme déformé. Les poissons se font de plus en plus rares, des plages sont interdites à cause de la pollution, des ouragans dévastent les pays et nous ne comprenons toujours pas qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Nous n'avons aucune idée de comment c'était autrefois et par conséquence, nous ne savons pas ce que nous perdons.

Q. : Quel est le risque de ne pas être conscient du changement des états de références ?

R. : Nous avons tellement transformé le monde que ce qui se passe aujourd'hui a des conséquences totalement différentes de ce qui se passait auparavant. Je pense que le plus grand risque est que nous allons rencontrer des problèmes bien plus importants encore que ceux que nous connaissons aujourd'hui, par exemple penser que nous aurons toujours de l'eau potable ou que nos océans ne se dégraderont pas. Nous faisons une erreur en croyant que le monde est stable. Nous pouvons le pousser hors des limites et ce sera alors la destruction totale. Il est impossible de comprendre exactement comment la nature opère sans connaître les transformations qu'elle a subies dans les derniers siècles et le rôle que nous y avons joué.

Q. : Pourquoi devons-nous être conscients du rôle des méduses et des bactéries dans les océans ?

R. : Tous les écosystèmes côtiers dans lesquels vivaient toutes sortes de choses que nous aimions manger ou que nous apprécions juste pour leur beauté sont aujourd'hui menacés par une pollution excessive et la surpêche. Toutes ces formes de vie précieuses sont petit à petit remplacées par des méduses et des bactéries dans ces zones appelées « zones mortes » sauf que nous ces zones ne sont pas vraiment mortes puisque chaque goutte d'eau contient des milliards de bactéries. Les méduses et les bactéries sont les symboles de la destruction de l'habitat marin. Comme le dit le refrain de la chanson que nous avons inventée, "Méduses et bactéries, c'est tout ce qui reste quand l'océan est devenu un enfer.

Q : Parlez-moi de la nouvelle sur laquelle vous travaillez et qui s'appelle “S'enfuir de Malibu"?

R. : Je crois que tout a commencé quand nous nous sommes revus et que je vous ai suivi dans vos pérégrinations le long de la côte nord de Los Angeles où j'ai pu observer tous ces hôtels particuliers au sommet des falaises qui surplombent la mer. C'est tellement beau et on regarde l'océan en pensant qu'on ne peut être dans un meilleur endroit, mais imaginez qu'il se transforme en zone morte et qu'à chaque ressac, des émanations toxiques s'échappent dans l'air et rendent les gens malades. Tout le monde voudrait partir, seuls resteraient à Malibu ceux qui sont trop pauvres pour s'enfuir. Le monde entier serait totalement bouleversé par la détérioration des milieux côtiers.

Quand j'ai commencé à évoquer cette possibilité, cela semblait absurde, mais dans les dernières années, pareils phénomènes ont pu être observés sur la côte sud/ouest de la Floride. Des algues toxiques dérivent vers le rivage dans des masses d'eau noire ; les vagues les agitent et l'air devient irrespirable si bien que les populations qui habitent ces rivages tombent malades et doivent abandonner leur île et fermer les écoles. C'est assez révoltant.

Q. : Pourquoi devions-nous connaître l'atoll de Palmyra ?

R. : Palmyra est un minuscule atoll près de l'équateur dans le Pacifique. C'est comme une machine à remonter le temps. Quand des scientifiques comme moi voulons reconstituer l'état du monde autrefois, à travers les livres et les vieux registres, nous pouvons facilement rester sceptiques quant aux résultats parce que nous ne pouvons pas réellement le voir de nos propres yeux. Mais il existe encore de rares endroits sur la terre comme Palmyra qui par magie ont été relativement préservés et peuvent nous montrer les profonds changements qu'ont malheureusement subis les écosystèmes.

Ce fut tellement évident, l'été dernier quand nous sommes partis en reconnaissance avec l'institut d'océanographie de Scripps. Nous avons parcouru quatre îles différentes – une dans le sud appelée l'île Christmas avec 5000 habitants, puis l'île Fanning avec 2000 habitants, Palmyra qui n'en contient que deux douzaines et finalement l'atoll submergé de Kingman Reef sans habitant. À Christmas, il n'y avait absolument pas de requins, pas de grands poissons et les coraux étaient pratiquement tous morts ; les côtes étaient envahies par les algues vertes. C'était assez dégoûtant.

L'île de Fanning était assez endommagée, mais pas au point de Christmas. Palmyra était magnifique, même si ses coraux ont été blanchis par le réchauffement de l'eau et qu'autrefois, les poissons avaient été surpêchés. Le blanchiment du corail est souvent réversible quand l'écosystème reste plus ou moins intact.

Mais l'atoll de Kingman Reef était incroyable. La première fois que nous sommes allés dans l'eau, nous avons pu observer 30 ou 40 requins, de grands vivaneaux et toute une nuée de grands prédateurs. Il était impossible d'imaginer une chose pareille sans la voir ! Des endroits comme Palmyra ou Kingman Reef nous montrent d'une manière beaucoup plus tangible l'état des écosystèmes marins anciens, bien mieux que dans les livres.

Donc, si un scientifique comme moi affirme "si vous agissez comme ceci ou comme cela, vous pourrez garder des récifs coralliens en bonne santé", les gens ont tendance à répondre "ouais, ouais!", mais si on peut constater sur place, comme à Palmyra, protégé de la sur-exploitation, et observer l'abondance des fonds marins, cela enflamme vraiment l'imagination de ce que qui est possible. Bien évidemment, sans imagination, on ne peut jamais complètement réhabiliter un espace dégradé.

Agissez
Pour en savoir plus sur les océans et comment agir pour aider à les préserver de la surpêche, de la destruction des habitats naturels et la pollution, consultez les sites suivants :

shiftingbaselines.org
(À voir la vidéo le "Changement des États de Références dans le Surf")

surfrider.org

À propos de l'auteur
Randy Olson, réalisateur de films vit à Los Angeles. En 2003, il co-fonda avec les biologistes Jeremy Jackson et Steven Miller ainsi que l'ancienne productrice de films à Hollywood, Gale Anne Hurd, le Shifting Baselines Ocean Media Project. Son dernier documentaire s'appelle, Flock of Dodos : The Evolution-Intelligent Design Circus.