Les Baleines de Patagonie

de Richard Ellis

J'étais sur le point de faire connaissance avec ma première baleine franche. Je me sentais comme un spéléologue qui entre dans un gouffre où la lumière est extrêmement réduite, mais je savais qu'il y avait un monstre tapi là – je me dirigeai droit sur lui. Même si l'eau était relativement claire, il est impossible de voir une baleine sous l'eau à moins d'être presque dessus. D'abord, une vague ombre noire apparut à travers une sorte de scintillement vert, qui très vite se matérialisa en baleine. Je l'approchais par l'arrière, mais la baleine ne savait pas que j'étais là ou ne s'inquiétait pas de ma présence.

Darwin n'a jamais vu (ou ne l'a jamais raconté) les baleines blanches de Patagonie qui vivent près des côtes de la péninsule de Valdés, un promontoire en forme de marteau qui s'avance dans l'Atlantique Sud. Avec les baleines à bosses d'Hawaï et les épaulards du Puget Sound, les baleines franches de Patagonie sont peut-être les cétacés les plus connus sur terre. Elles représentent la dernière plus grande colonie de tout l'hémisphère sud. (Il existe de petites colonies en Australie et en Afrique du Sud, mais rien de comparable avec celle des baleines franches australes de Patagonie, qui compte au moins 700 individus.)

Le mot qui vient immédiatement à l'esprit quand on voit l'un de ces énormes mammifères est « impressionnant ». Il est difficile de croire qu'il existe des animaux aussi gros! Les baleines franches se déplacent avec une grâce douce et pondérée et souvent avec des mouvements lents. Même quand elles bondissent hors de l'eau, elles émergent bien plus lentement qu'elles ne le devraient. Il faut une vitesse et une puissance incroyable pour lancer une baleine de 15 mètres et de 50 tonnes, et pourtant il n'y pas de sensation de vitesse, juste de force. Une forme noire et massive émerge de l'eau, retombant sur le dos après un demi-tour (afin de ne pas retomber sur le ventre) dans une gerbe d'eau blanche. Si les dauphins sont en staccato, les baleines franches sont le lent mouvement, une basse puissante et profonde.

Les baleines franches de Patagonie sont en sécurité – au moins pour le moment – mais leurs cousines de l'Atlantique Nord ne le sont pas. Elles naissent en Floride ou en Géorgie, puis remontent vers le nord en direction de Cape Cod ou du golfe du Maine. Les baleines franches de l'Atlantique Nord sont certainement des grands mammifères, ceux qui sont le plus en danger sur cette terre. Elles se retrouvent prises dans les filets de pêche ou sont heurtées par les bateaux, et la population restante n'est pas suffisamment importante pour pallier aux pertes. Même avec une protection totale, disent les scientifiques, la baleine franche de l'Atlantique Nord aura disparu d'ici les cinquante prochaines années.

L'imminente extinction de certains mammifères marins est symptomatique de notre indifférence pour les créatures qui partagent notre habitat terrestre. En Amérique du Nord, les prédateurs sont de plus en plus nombreux à disparaître – aigles, ours, lions et les couguars – qui a pour conséquence, la prolifération de leurs proies. Là où existait un équilibre, avec suffisamment de proies pour éviter aux prédateurs de chasser les moutons ou les bovins, nous les avons massacrés parce qu'ils menaçaient nos stocks de nourriture, puis nous avons tué les proies parce que leur prolifération détruisait nos jardins et cultures. Généralement, nous n'imaginons pas les baleines comme des prédateurs, mais elles le sont. Parce que leurs proies comme le krill, les copépodes ou de petits poissons sont minuscules, nous avons tendance à les assimiler à des broûteurs – peut-être des déglutisseurs, des écrémeurs ou des avaleurs –, mais leur nourriture est composée d'animaux vivants et ce sont des prédateurs, au même titre que les requins ou les tigres. Il n'existe aucune baleine végétarienne. De même qu'extraire d'autres sortes de prédateurs de la chaîne alimentaire marine, accroît le nombre des proies qu'ils auraient chassées, extraire les baleines modifie l'équilibre, presque toujours d'une manière préjudiciable.

À 180 mètres au large, nous avons repéré notre première baleine, un petit de l'année, qui faisait de vigoureuses cabrioles autour d'une baleine bien plus grande, certainement sa mère. Nous avons décidé de ne pas nous encombrer de bouteilles de plongée, ni de régulateurs, pensant que si nous devions avoir un contact avec les baleines, il se ferait près de la surface de l'eau. Ce sont des mammifères qui respirent de l'air bien sûr, mais le plus important, si elles devaient plonger pour s'éloigner de nous ou pour quelques autres raisons que ce soit, nous ne pourrions pas les suivre.

Poussé par mon enthousiasme aussi bien que par mon élan, je dérivai vers les nageoires caudales du petit. Tandis que j'approchais les lobes triangulaires parfaitement proportionnés, je compris immédiatement d'où venait leur puissance : l'extrémité de la queue tient le flet, qui fournit la propulsion par les mouvements verticaux et qui permet de lancer ce monstre hors de l'eau. J'essayai de ralentir, mais au moment où je m'apprêtais à pousser sur mes jambes, le baleineau leva tranquillement sa queue à l'horizontal et frôla ma cuisse. Effrayé par ma présence inattendue, il se projeta en avant par une poussée de sa queue. Les turbulences qui en résultèrent me firent culbuter la tête la première et troublèrent l'eau ( nous n'étions qu'à huit mètres du fond), puis, le baleineau et sa mère disparurent dans une tempête de sable sous-marine.

Quand j'eus enfin repris mon équilibre et regagné la surface, j'essayai de retenir en moi l'image de cet immense animal noir et blanc (le petit avait des marques blanches sur le dos aussi bien que sur le ventre) en suspens dans l'eau verte. Je savais en remontant sur le bateau que j'avais accompli ce que j'étais venu faire en Patagonie : rencontrer une baleine dans l'eau.

Je n'ai jamais eu peur de nager avec les baleines franches de Patagonie, mais maintenant, j'ai peur pour elles.

À propos de l'auteur

Richard Ellis est un chercheur qui travaille en collaboration avec le muséum américain d'histoire naturelle de New York. Il a voyagé dans le monde entier pour étudier les sujets de ses recherches. Il est l'auteur de 17 livres dont « Le Livre des baleines », « des Dauphins et des Tortues », « Le grand Requin blanc », « A la Recherche du calamar géant », « L'Océan vide », « Les Os du Tigre et la Corne du Rhinocéros » et plus récemment, « Les Baleines qui chantent et le Calamar volant : À la Découverte de la vie marine »