Mon Panier

Dans les yeux d'un Marlin

de Dick Russell & Jessie Benton

Dans les années 80, nous étions jeunes et passionnés de pêche. Et dans les « eaux bleues et profondes » de l'Atlantique, au large des côtes de Martha's Vineyard, du poisson, il y en avait !

De larges bancs de thons rouges, d'albacores et de germons parcouraient les profondeurs ; tout comme les dorades et de temps en temps un thazard bâtard ou un marlin solitaire – blanc ou bleu – et, pour ceux qui les apprécient, toute une variété de requins même ceux, bons à manger, comme le mako.

Déjà, à cette époque, nous pouvions assister à la disparition de bancs entiers de thons dans les filets coulissants des senneurs ; des centaines de poissons happés avec au milieu quelques marsouins qui nageaient avec eux. Nous pouvions les entendre pleurer et cela nous fendait le cœur.

Pourtant, nous arrivions toujours à trouver du poisson et à faire de bonnes prises. Avec une famille nombreuse, il était rentable d'aller pêcher pour manger, même, avec le coût élevé du gas-oil. Notre vieux bateau arrivait toujours le dernier sur les lieux de pêche, mais c'est souvent en route que nous attrapions le poisson que les autres, dans leur hâte, n'avaient pas repéré. Nous partions avant l'aube pour être au large à l'heure du nourrissage matinal. C'était une affaire de famille passionnante. Nos deux aînés formaient l'équipage et à chaque sortie, nous emmenions un ou deux de nos plus jeunes enfants. Ils ont tous appris l'art de la pêche, à repérer le poisson, préparer les appâts et apprécier la puissance d'un poisson qui se débat au bout d'une ligne, pour conserver la vie. Il faut beaucoup de persévérance, de discipline et un équipage uni avec son capitaine pour ferrer un gros poisson. Cela fut toujours des moments extraordinaires et nous n'avions jamais honte de pleurer lorsque nous réussissions.

Les « navires de charge » étaient toujours là, au large, à attendre comme d'énormes vautours. La plupart du temps, ils transformaient le poisson directement sur place : ils achetaient le thon, le payaient – 20 000 dollars ou plus pour un parfait thon rouge géant, le débitaient et l'envoyaient au Japon dans la même journée. Les palangriers, les senneurs et les bateaux de pêche sportive s'approvisionnaient tous à la même ressource. Il nous semblait, pourtant, que les journées passées sur l'eau étaient encore belles et passionnantes. Il était clair, pourtant, que nous ne pourrions bientôt plus échapper à la pression croissante – à laquelle, d'une certaine manière, nous participions aussi : la perte de ces créatures magnifiques, puissantes et colorées.

Le temps passait et disparaissaient les énormes bancs de thon ; rencontrer un marlin devint source de fête. Naviguer sur de vastes étendues aquatiques et ne plus apercevoir aucune vie était décourageant et en connaissant la situation, de plus en plus effrayant.

Je me souviens d'une journée au ciel limpide — à l'eau, comme un miroir, aux vagues argentées ondulantes desquelles s'échappaient des poissons volants. Nous avions réussi par chance à faire de bonnes prises et nous rentrions à la maison, heureux. Nous célébrions notre chance en buvant un bon sauvignon blanc. C'est alors que nous avons repéré depuis le pont, une jolie petite femelle marlin blanche. Elle se laissait glisser sur le haut des vagues, son dos découpant les eaux calmes.

Nous avons arrêté les moteurs et avons dérivé vers elle pour lui présenter un appât vivant. Elle se retourna et son ventre s'éclaira de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, reflétant la lumière du soleil couchant. Après un combat magnifique, nous l'avons finalement remontée sur le pont, tressautante. Mais l'hameçon était trop profondément ancré dans sa gorge et nous avons compris que nous ne serions pas en mesure de la relâcher. Nous l'avons alors hissée sur le mât de charge et l'avons saignée. Ce fut poignant de voir la vie la quitter et ses magnifiques couleurs virer au gris ardoise. Le marlin blanc est un poisson délicieux et nous aurions de quoi manger pendant plusieurs jours. Nous avons même tanné sa peau pour décorer de menus objets.

Alors que nous étions en vue des côtes, notre fils qui scrutait l'arrière du bateau, aperçut un autre marlin qui bondissait derrière nous. Il semblait nous suivre. Avec encore plus de 10 miles à parcourir, ce qui pendrait un certain temps avec notre vieux bateau, nous décidâmes de réduire la vitesse de moitié. Il était certain, maintenant, que ce poisson nous suivait alors que nous nous rapprochions de l'île. Puis, à un moment, il sauta près du bord du bateau, observant, sans aucun doute, le marlin attaché au mât, à la vue de tous.

Je jure que j'ai pu deviner la colère dans ses yeux. J'ai compris soudain que nous avions vraisemblablement capturé sa femelle. Nous le regardâmes bondir et bondir encore, alors qu'il continuait à nous suivre dans les eaux côtières, là, où rarement les marlins s'aventurent. Tandis que le soleil qui virait au rouge, s'enfonçait dans la mer, il accomplit son dernier bond de désespoir et s'en fût vers l'Est, dans les profondeurs des eaux. Aucun ne nous, ne pouvait plus parler. Il nous était désormais impossible de continuer à participer à ce carnage. Ce jour marqua un terme à nos séances de pêche au large.

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Il n'y a pas si longtemps, les ressources des océans semblaient ne jamais vouloir s'épuiser. Aujourd'hui un rapport des Nations-Unis, indique que 75 % des réserves mondiales de poissons ont été sur-pêchées. Plus de 3,5 millions de navires de pêche écument nos océans, munis de tous les équipements ultra-modernes. Des chalutiers-usines capturent plus de douze tonnes de poissons en seul coup de filet. L'impact sur le fond des mers est comparable à celle d'un bulldozer raclant les fragiles récifs de corail.

Ces palangriers qui jettent des lignes de plus de 100 km – armés de plus de 5 millions d'hameçons – détruisent plus de 90 % des balaous* (* marlins noirs, marlins bleus, marlins rayés et espadons). Les marlins, considérés comme de la capture accidentelle, sont rejetés, morts, à la mer. Les deux espèces de marlin, le blanc et le bleu seront bientôt à ajouter sur la liste des espèces en voie d'extinction. En Atlantique Ouest, le majestueux thon rouge est sur le point de disparaître, victimes des sennes, harpons et autres pièges. On estime à plus de mille par jour, le nombre de dauphins et de marsouins, noyés dans les filets à thons.

Dans les années 80, le gouvernement fédéral américain considéra que les requins étaient une espèce « sous-utilisée » et encouragea sa pêche commerciale. Aujourd'hui, les scientifiques sont conscients que le déclin des requins aura un impact sérieux sur toute la chaîne alimentaire des océans. Cette répugnante pratique de prélever leurs ailerons pour en faire de la soupe, est malheureusement toujours actuelle.

Même la morue, abondante autrefois, n'arrive pas à se remettre de la sur-pêche. Les vivaneaux et les mérous sont tout aussi en danger. Lorsqu'une espèce dépérit, les pêcheurs commerciaux se rejettent sur une autre.

Le bar rayé de l'Atlantique a échappé de justesse à l'extinction – mais seulement après un moratoire de cinq ans qui l'a interdit de pêche. Il y eut d'autres mesures positives : l'aquarium de la baie de Monterey a édité à plus de quatre millions d'exemplaires, un guide appelé « Seafood Watch » qui permet aux consommateurs de connaître les espèces en danger, à ne pas consommer. Une toute nouvelle loi oblige maintenant, l'étiquetage systématique, dans tous les supermarchés des Etats-Unis, sur la provenance de chaque poisson. La question qui se pose, est-ce qu'une coopération à l'échelon mondial va aujourd'hui pouvoir faire la différence ?

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Nous avons découvert, il y a 18 ans, en voyageant dans un grand camping-car avec les enfants, la côte encore vierge de California Baja au Mexique. La pêche côtière nous semblait vraiment géniale, alors que les anciens nous racontaient déjà, qu'il y a encore peu : « la nuit, nous ne pouvions dormir tellement il y avait de poissons qui bondissaient dans les vagues. »

Au bout de quelques années, nous y avons acheté un terrain pour construire une maison. L'un de nos chiens prit l'habitude de courir le matin dans l'eau pour se gaver de sardines que les requins plats repoussaient vers la plage. À cette époque, il restait des poissons-appâts en abondance, qui nourrissaient notre chien roux affamé ; il y avait aussi beaucoup de serrans, de dorades et occasionnellement, un thon à nageoires jaunes venait s'aventurer dans les eaux côtières.

À l'aube du troisième millénaire, tout a bien changé, ici, aux confins de la mer de Cortes. Pendant une grande partie de l'hiver, nous ne voyons même plus de poissons-appâts et il y a trois ans, nous avons vu nos pélicans agoniser de faim. Il y avait toujours un mâle, une femelle ou un proche pour éloigner les busards et les aider à mourir dans une certaine dignité. Les énormes bancs de raies mantas ont quasi disparu. Il n'y a que deux patrouilles de garde-côte affectées à la surveillance des 480 kilomètres de côtes : une tâche impossible ! Il ne reste plus que 5 à 10 % de grands poissons, que l'on continue à capturer avec des palangres et des filets maillants.

Dans les 15 dernières années, nous avons assisté à la mort de deux océans. Ici, cela fut très rapide. Dans le cœur de mon cœur, je prie pour le retour à la vie, pour que de nouveau foisonnent dans les océans, les poissons et les baleines et pour que nous arrivions à vivre dans une certaine harmonie. Mais je m'interroge sur ce que cela demandera.

« Stiper Wars » (« La guerre des bars rayés ») ou « L'Histoire d'un Poisson américain » est le quatrième livre, acclamé par les critiques, du journaliste/environnementaliste Dick Russel (dickrussel.org). Son livre, « L'Oeil de la Baleine » a reçu la critique, en 2001, de meilleur livre de l'année par trois des principaux journaux américains.

Citation : Que nous désirions prendre la défense d'espèces en voie de disparition ou sauver la planète, pour chacun de nous, le défi et la seule réelle perspective sont de chérir toute forme de vie comme un cadeau, de l'appréhender dans sa globalité, d'essayer de la comprendre véritablement et de s'engager avec notre âme, notre cœur et nos actions, à restaurer son abondance.

À propos de l'auteur
« Striper Wars » (« La guerre des bars rayés ») ou « L'Histoire d'un Poisson américain » est le quatrième livre, acclamé par les critiques, du journaliste/environnementaliste Dick Russel (dickrussel.org). Son livre, « L'Oeil de la Baleine » a reçu la critique, en 2001, de meilleur livre de l'année par trois des principaux journaux américains.