Sauver le lieu sacré où commence la vie

par Jonathan Waterman

La neige mouillée nous poussait à travers les replis calcaires et anfractuosités d’ardoisières de la chaîne des Brooks, à la confluence de la fourche Marsh et du fleuve Canning, vers les contreforts de grès des montagnes Saddlerochit et la plaine côtière fertile. Nous portions notre raft pour franchir des eaux peu profondes lorsque soudain, une nuée d’oiseaux s’envola des saules voisins tandis que des mouflons de Dall prenaient la fuite des vasières. Un vent glacial se mit à souffler si violemment qu’il brouilla notre vision et transforma le vaste paysage qui nous entourait en un étrange et poussiéreux pandémonium.

Nous six étions venus pour célébrer cet endroit, l’Arctic National Wildlife Refuge (Refuge National Arctique pour la Vie Sauvage) et suivre l’enseignement de notre compagnon, George Schaller. Il était venu ici pour la première fois en 1956 quand il était encore étudiant, dans le cadre d’une étude scientifique. L’expédition conduite par le biologiste de terrain Olaus Murie effectua des recherches sur les différents habitats naturels et l’extraordinaire faune sauvage, ce qui permit de convaincre l’administration d’Eisenhower à légiférer pour créer ce territoire préservé de 3.34 millions d’hectares. Jusqu’à présent, George avait été trop occupé à établir d’autres réserves naturelles de par le monde entier pour revenir ici. Un demi-siècle exactement s’était écoulé depuis le jour où il avait posé le pied pour la première fois dans ce sanctuaire qui représente, aujourd’hui, la bataille la plus symbolique pour la préservation des espaces naturels.

Tout a commencé en 1980 quand le gouvernement Carter a doublé la surface protégée en la passant à 7,9 millions d’hectares et que le Congrès mandata une étude sur la bande côtière de 607 000 hectares. Les résultats devaient déterminer s’il fallait donner l’autorisation aux concessions pétrolières de forer dans cette région ou si ce territoire devait être totalement protégé. Cette plaine, gorgée de millions de barils de pétrole de la meilleure qualité, était en revanche considérée par les Gwich’In (autochtones) comme « le Lieu Sacré où Commence la Vie ».

Si les États-Unis décidaient de forer dans cette région, ils gagneraient une maigre année d’approvisionnement sur les 50 ans que durerait l’exploitation tandis que les compagnies pétrolières s’en mettraient plein les poches. Quant au « le Lieu Sacré où Commence la Vie », il serait détruit à jamais. Les caribous ne pourraient plus accéder à leurs zones de mises à bas tout comme les nombreuses espèces d’oiseaux ainsi que la population de bœufs musqués déjà en déclin. Cette région isolée qui n’attire pas plus de 1000 visiteurs par an se retrouverait dans les émanations puantes des torchères à pétrole, le cliquetis des plateformes pétrolières et traversée d’oléoducs rutilants.

Nous avions autre chose en tête. En partenariat avec « Wildlife Conservation Society », « National Geographic Society » et Patagonia, George Schaller est revenu pour ce cinquantième anniversaire afin d’attirer l’attention sur l’importance de maintenir la préservation du « Refuge National Arctique pour la Vie Sauvage » dont il avait aidé à la création. Cinquante ans après son mentor Olaus, George à 73 ans était enfin prêt à passer le flambeau à une nouvelle génération d’étudiants d’Alaska et du Wyoming qui l’accompagnaient sur ce raft. Une fois passées les eaux tourbillonnantes au point de confluence du fleuve Canning, George nous expliqua comment nous pouvions garder la même ligne directrice ainsi que le courage pour faire entendre notre voix, tout comme Olaus Maurie l’avait fait pour lui.

À propos de l'auteur

Jonathan Waterman est l’auteur de Where the Mountains are Nameless : Passion and Politics in the Arctic National Wildlife Refuge (W.W. Norton, 2007).