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La neige mouillée nous poussait à travers les replis calcaires et anfractuosités d’ardoisières de la chaîne des Brooks, à la confluence de la fourche Marsh et du fleuve Canning, vers les contreforts de grès des montagnes Saddlerochit et la plaine côtière fertile. Nous portions notre raft pour franchir des eaux peu profondes lorsque soudain, une nuée d’oiseaux s’envola des saules voisins tandis que des mouflons de Dall prenaient la fuite des vasières. Un vent glacial se mit à souffler si violemment qu’il brouilla notre vision et transforma le vaste paysage qui nous entourait en un étrange et poussiéreux pandémonium.
Nous six étions venus pour célébrer cet endroit, l’Arctic National Wildlife Refuge (Refuge National Arctique pour la Vie Sauvage) et suivre l’enseignement de notre compagnon, George Schaller. Il était venu ici pour la première fois en 1956 quand il était encore étudiant, dans le cadre d’une étude scientifique. L’expédition conduite par le biologiste de terrain Olaus Murie effectua des recherches sur les différents habitats naturels et l’extraordinaire faune sauvage, ce qui permit de convaincre l’administration d’Eisenhower à légiférer pour créer ce territoire préservé de 3.34 millions d’hectares. Jusqu’à présent, George avait été trop occupé à établir d’autres réserves naturelles de par le monde entier pour revenir ici. Un demi-siècle exactement s’était écoulé depuis le jour où il avait posé le pied pour la première fois dans ce sanctuaire qui représente, aujourd’hui, la bataille la plus symbolique pour la préservation des espaces naturels.
Tout a commencé en 1980 quand le gouvernement Carter a doublé la surface protégée en la passant à 7,9 millions d’hectares et que le Congrès mandata une étude sur la bande côtière de 607 000 hectares. Les résultats devaient déterminer s’il fallait donner l’autorisation aux concessions pétrolières de forer dans cette région ou si ce territoire devait être totalement protégé. Cette plaine, gorgée de millions de barils de pétrole de la meilleure qualité, était en revanche considérée par les Gwich’In (autochtones) comme « le Lieu Sacré où Commence la Vie ».
Si les États-Unis décidaient de forer dans cette région, ils gagneraient une maigre année d’approvisionnement sur les 50 ans que durerait l’exploitation tandis que les compagnies pétrolières s’en mettraient plein les poches. Quant au « le Lieu Sacré où Commence la Vie », il serait détruit à jamais. Les caribous ne pourraient plus accéder à leurs zones de mises à bas tout comme les nombreuses espèces d’oiseaux ainsi que la population de bœufs musqués déjà en déclin. Cette région isolée qui n’attire pas plus de 1000 visiteurs par an se retrouverait dans les émanations puantes des torchères à pétrole, le cliquetis des plateformes pétrolières et traversée d’oléoducs rutilants.
Nous avions autre chose en tête. En partenariat avec « Wildlife Conservation Society », « National Geographic Society » et Patagonia, George Schaller est revenu pour ce cinquantième anniversaire afin d’attirer l’attention sur l’importance de maintenir la préservation du « Refuge National Arctique pour la Vie Sauvage » dont il avait aidé à la création. Cinquante ans après son mentor Olaus, George à 73 ans était enfin prêt à passer le flambeau à une nouvelle génération d’étudiants d’Alaska et du Wyoming qui l’accompagnaient sur ce raft. Une fois passées les eaux tourbillonnantes au point de confluence du fleuve Canning, George nous expliqua comment nous pouvions garder la même ligne directrice ainsi que le courage pour faire entendre notre voix, tout comme Olaus Maurie l’avait fait pour lui.
Lorsque nous sommes retombés avec fracas dans le courant étroit et sinueux du cours supérieur, l’eau s’est engouffrée dans le raft, inondant les affaires de George. Le journal de terrain de 1956 qu’il gardait précieusement avec lui ainsi que la première édition « d’Animal Tracks » dédicacée par Olaus ont été complètement détrempés comme des éponges. Le soir, une fois notre raft percé retourné pour nous protéger du vent, l’inébranlable George suspendait ses carnets détrempés, son matériel et toutes ses précieuses affaires, puis s’excusait et partait en exploration. Muni d’un nouveau journal de terrain, il allait à la recherche de campagnols, mesurait les arbustes et découvrait des nids de pluviers, de buses pattues, d’hirondelles et de faucons pèlerins. Identifier et déterminer combien et quelles espèces occupaient ce territoire – en l’occurrence 9 espèces de mammifères marins, 36 de mammifères terrestres et 180 d’oiseaux – semblaient le moins que nous puissions faire pour expliquer les raisons pour lesquelles ce territoire devait être protégé par le Congrès.
Balayés loin des montagnes, nous avons échoué sur un banc de gravier. Sanglé dans ses brodequins en cuir, George sauta dans l’eau glaciale, mais avant de nous repousser dans le courant, il se tint en équilibre sur sa rame et mit sa main en coupe pour prendre de l’eau et la boire, une eau qui gelait les dents ! Puis il chercha des yeux d’autres mouflons de Dall qui formaient de petites taches sur les névés d’été dans les collines avoisinantes.
Tous les matins, il se levait à cinq heures pour explorer la toundra et revenait toujours à temps pour mettre le bateau à l’eau. Tous les soirs, après de longues journées à frissonner sur la rivière, il parcourait la toundra en s’enfonçant dans les marécages et était toujours là pour l’heure du dîner et aider à faire la vaisselle. C’est alors que nous discutions de notre engagement et comment nous pouvions aider à faire la différence. Certaines nuits, il épluchait les pages de son vieux journal détrempé pour nous raconter ce qu’était une époque où les espaces sauvages étaient considérés comme bien plus importants que le pétrole.
Arrivés sur la plaine côtière, un vent humide qui soufflait de la mer de Beaufort nous glaça instantanément comme si nous étions rentrés dans un congélateur. Nous débarquâmes de notre raft percé pour la dernière fois. À travers nos yeux embués de vase en suspension, comme par le sommeil, nous aperçûmes des milliers de caribous, ondulant de haut en bas, au-dessus de la ligne d’horizon comme un mirage. Le troupeau qui allait bientôt entamer sa migration avait envahi la toundra pour se nourrir de plantes les plus riches en protéines. George loua le froid qui avait chassé les moustiques. Puis il se dirigea en direction de cris de labbes pomarins, prit des photos d’écureuils spermophiles et examina des excréments pour déterminer la nourriture des animaux – habitants du Lieu Sacré où Commence La Vie.
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