Élevage au milieu des grizzlis

par Ted Kerasote
Printemps/été 2009

L’un des modèles respectueux de l’environnement dans le domaine de l’élevage de bovins aux États-Unis a été mis en pratique par Karl Rappold. Fondée en 1882, cette exploitation est située sur la ceinture magique et peu peuplée où les grandes plaines rencontrent le massif des Rocheuses. Les bornes occidentales de la propriété longent les falaises de la zone protégée de Bob Marshall Wilderness Area.

Cet homme typique de l’ouest conduit son pick-up en direction des montagnes et me raconte que le nombre de bêtes de son cheptel est moins important que dans une exploitation classique, seulement 300 veaux et 100 vaches pour la reproduction, ce qui permet de cohabiter plus facilement avec les grizzlis et les loups qui vivent sur le ranch et dans les montagnes environnantes.

Cette manière particulière d’exploiter son ranch vient, m’explique-t-il, des années de la Grande Dépression, quand son père devait quotidiennement tuer les grizzlis qui menaçaient le troupeau. À cette époque, il était difficile de faire autrement, une vache permettait à toute une famille de passer l’hiver.

« Avant que mon père ne décède en 1986, » continue Rappold, « il m’a confié que son seul regret dans la vie était d’avoir tué autant de grizzlis, jusqu’au point de leur extinction, et m’a fait promettre que lorsque je serai à la tête du ranch, ces grands ours seraient toujours ici comme chez eux. C’est pourquoi, je me suis efforcé toute ma vie que ce soit le cas. »

Ses méthodes sont simples, mais atypiques. Il évite les conflits avec les grizzlis en faisant naître ses veaux plus tôt dans l’année. Les veaux qui naissent ainsi, gagnent leurs pâturages d’été en étant plus vigoureux et sont alors des proies moins faciles pour les prédateurs. Il collabore aussi avec le département de la chasse et de la pêche afin de répartir des carcasses le long du périmètre supérieur de son ranch. Quand les ours affamés sortent de leur tanière, ils peuvent se nourrir d’animaux déjà morts au lieu de descendre attaquer les vivants. Quand les grizzlis ont fini de se repaître des carcasses, l’herbe est verte et ils peuvent consommer des végétaux (les grizzlis sont omnivores) et laisser le bétail tranquille. Le ranch n’a pas perdu une seule bête depuis 1959.

Cette gestion du bétail est pourtant rentable. Parce que les bêtes de Rappold ont suffisamment d’herbe à manger, au moment de les vendre, elles sont bien plus grosses que celles des exploitants qui font pâturer plus d’animaux sur une même surface. Comme il aime à le dire: « j’élève autant de viande de boeuf avec un cheptel de 300 têtes que la plupart des gars avec 600 bêtes. C’est le poids qui compte et non pas le nombre ! »

Rappold n’est pas tendre avec les autres éleveurs. Ils ont trop d’animaux, me dit-il, qui détruisent les pâturages dont a tant besoin la vie sauvage et pour leurs bêtes aussi qui souffrent de dénutrition, qui sont plus faibles et deviennent ainsi des proies faciles pour les prédateurs. Les éleveurs montent leurs animaux dans les alpages trop tôt dans la saison et ne s’occupent pas assez d’eux à l’automne - il a retrouvé des bêtes de ses voisins qui gambadaient joyeusement dans la montagne alors que ceux-ci avaient déjà demandé des indemnisations prétendant qu’elles avaient été tuées par des grizzlis.

Nous arrêtant près d’énormes empreintes de grizzlis dans la neige qui semblaient se diriger tout droit au milieu des traces de son troupeau, il me fait remarquer, « il est facile de tenir l’ours responsable, mais quand je viens ici, je peux souvent observer l’un d’entre eux creusant une fourmilière au milieu d’une cinquantaine de vaches sans leur prêter aucune attention. »

Si un jour il perdait une bête? Quelle serait sa réaction? Il répond sans hésitation. « Si un ours tue l’une de mes vaches, je le prendrai comme une manifestation naturelle tout comme un orage. Je n’ai pas l’impression que l’ours doit vivre avec nous. C’est à nous d’apprendre à vivre avec lui. Il était ici avant que nous nous y installions et il doit y rester. Si l’on n’aime pas vivre avec les ours, il faut peut-être aller ailleurs. »

En rentrant chez moi à Jackson Hole, je repense à ces mots tout en conduisant le long des Rocheuses près de la frontière canadienne. Il y a vingt ans, j’ai fui le Colorado qui devenait trop peuplé, pour m’installer ici à la recherche de plus d’espace, de plus de neige et d’animaux sauvages. Je n’ai jamais regretté, mais aujourd’hui, même les grands espaces du Wyoming se remplissent. C’est à ce niveau que se situe le grand défi de l’initiative « Freedom to Roam» (Liberté migratoire des animaux sauvages) : comment fournir des refuges à la vie sauvage tout en laissant les êtres humains s’installer dans ces régions ? C’est la grande question et l’histoire jugera la manière dont nous résoudrons ce problème.

À propos de l'auteur

L’essai de Ted Kerasote sur la nature et les activités de plein air a été publié dans de nombreux journaux. Son livre « Out There » a reçu le prix « National Outdoor Book Award ». Son dernier livre « Merle’s door: lessons from a Freethinking Dog » est un best-seller qui a été traduit dans de nombreuses langues.