Marcher avec les antilopes d’Amérique

par Rick Ridgeway
Automne/hiver 2009

Mais le problème majeur reste celui de la prolifération de maisons et fermettes qui chassent les antilopes hors des vallées, vers les forêts environnantes où elles deviennent des proies plus vulnérables. Au cours de deux survols aériens, Joe a déjà effectué des prises de vue de ces aménagements tout comme de l’exploitation de champs de gaz naturel au sud du corridor. Les solutions ne sont pas aussi simples que pour changer des clôtures, mais il existe au moins deux façons de limiter les impacts : le forage dirigé qui permet l’exploitation de plusieurs puits à partir d’une seule plate-forme ainsi que le transport par pipeline plutôt que par camions pour éviter les milliers d’allées et venues par an. Au huitième jour, nous atteignons le site de Trappers Point où le corridor forme son entonnoir le plus étroit. C’est la fin de notre périple. Nous avons aperçu une antilope ici ou là ; malheureusement, nous n’avons pas assisté à leur migration. Mais les températures commencent à chuter et la neige à tomber. Le lendemain matin, 60 cm de neige fraîche sont tombés. Nous nous dissimulons derrière des buissons de sauge près d’une sente à antilopes. Une heure plus tard, nous les voyons enfin apparaître. Un groupe de 20, de 40, puis de 60. Nous nous précipitons à Trappers Point où Joe installe ses détecteurs photo pour prendre les antilopes se glissant sous les clôtures récemment installées.

Avant la fin de la journée, nous avons compté plus de 700 antilopes en migration. Je devrais plutôt dire, j’ai compté les antilopes pendant que Joe leur tourbillonnait autour comme un derviche-tourneur pour prendre des centaines de clichés.
« Les meilleurs que j’ai jamais pris, » dit-il ! Le lendemain, il me reconduit à l’aéroport et je retourne à ma petite vie bien planifiée pendant qu’il repart chercher les clichés de ses détecteurs infrarouges. Il me rappelle un peu plus tard pour m’informer qu’il a les images.

La meilleure manière de se rendre compte de ce qu’est une migration d’animaux sauvages est de migrer avec eux. À l’automne dernier, je suis parti avec Joe Riis, un photographe de 24 ans, pour suivre la célèbre migration des Antilopes d’Amérique. Quittant le parc national du Grand Teton pour rejoindre le désert Red dans le sud du Wyoming, ces superbes animaux – avec leurs yeux protubérants, leur fourrure fauve bordée de noir et de blanc et leurs longues pattes fines (l’antilope peut courir jusqu’à plus de 80 km/h) – parcourent à peu près 240 kilomètres. C’est la plus longue migration printanière et automnale connue de grands mammifères vivant entre le Canada et l’Argentine.

Durant les deux dernières années, Joe s’est passionné, à la limite de l’obsession, pour cette migration. Il vit dans un vieux pick-up dont il se sert pour suivre les antilopes et passe sa vie caché sous un matelas en mousse pour les photographier au plus près. Mais son matériel le plus précieux est une série de détecteurs photo à infrarouge qui lui permet de prendre des images le long du corridor de migration, ce que personne n’a encore réussi à accomplir aujourd’hui. Joe pense que la publication de ces images pourrait faire prendre conscience de la fragilité de ces territoires.

Pour que Joe accomplisse son travail, il faut que notre voyage coïncide avec la migration automnale qui, déclenchée par le froid, débute entre fin septembre et début novembre. Mais ma vie « organisée » comme cadre chez Patagonia exige que tout soit planifié à l’avance. C’est pourquoi nous partons aux aurores en ce début d’octobre. En t-shirt, nous suivons les sentes des animaux, à travers les prairies de sauge à l’est de Jackson Hole. Le ciel est bleu et nous luisons de sueur. Rapidement, nous découvrons plusieurs groupes d’antilopes qui paissent à côté d’un troupeau d’au moins 300 bisons. De mon point de vue, elles semblent parfaitement heureuses de se trouver là.

A la fin de cette première journée, nous sortons du parc national du grand Teton pour nous diriger vers la forêt nationale de Bridger-Teton qui est devenue depuis l’an dernier, le premier territoire aux États-Unis, à recevoir le statut officiel de « corridor migratoire d’animaux sauvages » ; un exemple pour d’autres parcs ou domaines publics. Le deuxième jour, les nuages ont envahi le ciel, mais il ne neige toujours pas, c’est encore la pluie. Il fait trop chaud pour provoquer la migration ! Nous pénétrons dans un étranglement qui surplombe la rivière « Gros Ventre » où le chemin de migration parfaitement marqué est canalisé par un étroit canyon. Nous localisons deux lacets qui pourraient servir à installer nos détecteurs à infrarouge. Joe reviendra chercher les clichés à la fin de notre randonnée.

Joe veut des images de la migration et il veut aussi montrer les menaces qui pèsent sur ce corridor migratoire. Depuis que nous sommes partis, nous avons progressé sur des domaines publics qui le protègent activement, mais au cinquième jour, nous quittons la forêt nationale pour rentrer sur une propriété du bureau de gestion des territoires (BLM) louée à des éleveurs. Là, nous rencontrons les premiers obstacles : des clôtures. Les antilopes ayant des pattes trop frêles pour les sauter, elles doivent se glisser par en dessous. Des solutions existent pour contourner ce problème : ce sont des clôtures à antilopes sans barbelés et placées au moins à 40 cm du sol. L’année précédente, une fiducie foncière (organisme à but non lucratif) a reçu une subvention de plus d’un million de dollars pour aider les éleveurs à toutes les changer.

À propos de l'auteur

Rick Ridgeway est vice-président des « Programmes Environnement » chez Patagonia et fan d’antilopes d’Amérique depuis longtemps. Son article sur la migration des antilopes est publié cet automne dans le magazine National Geographic Adventure.